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Jui11ctøn.

Jui11ctøn.

LE V1EUX GRO&NAJtD
La memorable et terriblereiraitede Russie avaitramené dons la yule de
Dijon plusieurs officiers blesses et a moltie golds, parmi lesquels se trouvait
In capitaine d'artillerie avec lequel f ens occasion de me her par conformité
d'âge et de profession beaucoup plus encore que par entramnement de gout e(
similitude de penchans. Parti fort jeune encore de son pays natal pour courir
leg chances de la guerre dans un regiment de ligne, le capitaine Bruloup
aprés douze ans do combats et do proueseS, etait revenu dans le sein de sa
farnille avec le grade que so bravoure lui avait fait conquérir presque sous
leg yeux do héros auquel II avaiL voUé le sent culte qu'iI eit jamsis connu de
sa vie. Mais , par l'effet trop ordinaire des habitudi que leg jeunes mill-
(aires contractent Si facilement dons la rigidité du service des camps, Ic capi-
tame Bruloup, on rentrant dana sos foyers, avait rapporté avec lui ceite ru-
iesse de manières et ce &spotisme d'idés qu'une education toute belli-
queuse ne tend qu'à fortifier chez It s hommes médiocres, naturellement
a
enclins a abuser de tout et s'exagérer le mérite qu'ih se supposent.
Avec la franchise de caraclère et la bonté de ctur d'un soldat , Ic capitaine
avait, aux yeux do tons ceux qui n'éiaient pas ses camarades, le tort de no
voulojr étre autre chose qu'un soldat parvenu , et le maiheur encore plus
grand de ne rencontrer dons le monde quo des geos beaucoup moms dispo-
a lui
563 liii tenir compte de ses bonnes qualités qu'à blamer en leg défauts
de sa mauvaise education.
Au nombre des maisons dana lesquelles je voyais le plus souvent notre of-
a
ficier blessé, on ditinguait alors Dijon celle do Mme C..., la tante de Bru-
loop, et la seule de sea parerites avec laqueHe it no fCt pas bronillé pour cause
il'opinion ; car, a cette époque, ii existait déjà en France deux partis politi-
ques, celui de l'empereur et celui de l'invasion , qui s'avançait a grands pas
Mme
vers leg frontières de notre malheureu, pays. veuve C.. . , propriétaire
d'une fortnne aise, avaiL une fihlecharmante autour de laquelle une douzaine
de soupirans avaient formé une petite cour bien avant le retour de Bruloup
dans sea pénates. Cette foule d'adorateura déplut d'abord a notre capitaine
convalescent, qui , en raison des liens de parenté qui l'attachaient Ii la
jeune Hermance, on peut-être bien méme en raison des prétentions gu'il
fl'avait pas craint de former sur la main de sa cousine , s'imagina avóir

comme un autre Ulysse, le droit do délivrer Ia reine do so petite Ithaqne des
importunités de taut d'amans écios pendant son absence.
Un soir, pendant que dana Ic salon de compagnie do C..., un jeune
homme do pays chantait un duo avec to belie et timide Hermance , le ca-
pitaine m'attira a I'écart pour me coufier une partie des contrariétés qu'il
éprouvait, ci gui étaient devenues, depuis, assez visibies a tous leg yeux pour
qu'il eat quelque chose de bien nouveau a m'apprendre de cecôté.
- Quo dites-vous de cc freluquet d'avocat? rue demanda d'abord le capi-
tame en se pmnçant leg lCvres et la moustache et en me regardant sévèrement
entre leg deux yeux.
Et
- de quel freluqiiet d'avocat voulez-vous parlor It lui répondis-je ; car
ii y en a taft ici et partout.
— Mais parbieu ! de cc petit Auguste Lacianche qui plaide tous les soirs
55 cause auprèsd'elle,et qui n'a pas encore trouvé une seule cause payante
A plaider dans tout I'arrondissement !
Cc que fen dis? mais que c'est unjoli garçn qul passe pour assez bon
-
diable.
Ron diable oui peut-étre maiq joli garcon, c'est selon leg goüts. Un
— , , ;
petit minois do femme avec une taiile do grisetCe corsée jusqu'aux hanches...
Mais ce West pas, au roste, de sa figure qu'iI s'agit en cc moment. Je crois
mon ami, qu'il s'avise do pousser so pointe a Hermance.
— Bob ! y pensez-vous ! il est si jeune, et eile si enfant encore!
— Jo suis persuade do ce que je viens do vous dire et puis d'ailleurs tou-
tes ces petites files aujourd'hui n'aiment plus q uo leg morveux. Mon- ,
, .
sieur, j'y mettrai bon ordre ; carje ne veux pas pour ma cousine d'un chan-
teur égosillé ni d'un avocat avorlé.
— Et cependant, si votre cousino voulait do lui autant que vous supposez
qu'il veut d'elle?
Do lui je voudrais bien vojr cela
— ?.. . , moi ! C'est alors qu'à mon tour
je pousserais une pointe de ma façon a
cc gaillard-ta et que j'aurais avec
notre ,
Elleviou de police correctionneile une petite cause a plaider autrement
que par-devant des bonnets carrés et des robes noires.
a
Noire conversation en était cc point, lorsque deux domestiques de la
maiSon vinrent metire fin au dialogue en entrant dans l'appartement que
nous occupions pour y dresser des tables dejeu. BientOt leg personnes qui
se trsuvaient dans le salon se placérent en face leg unes des autres, et leg
parties de wist et do reversi commencèrent.
En province
, leg gens qui jouent petit jeu pendant toute une soirée, quel-
I que gravité qu'elles puissent mettre d'ailleurs a se disputer lea jetons d'une
L p a r tie
, out i'habitude de mener de front la causerie et leurs atTires, et de

tenir
ii ]a-fois , comme on dit, le dé de la conversation et lea carte du tapis
vent. Cc n'est guére que dans leg tripots du grand monde des capitales quo
leg coups, ruineuxocciipent assez sérieusement l'dttentiori des joucurs pour
les empecher do se mé!er aux eniretiens qui bourdonnent capricieusement
autour deux. Des que leg caries furent faites sur tones leg tables et que le
jeu out pris son mouvement monotone et régulier, on parla do choses et
d'atitresdans l'appartement on tout le monde s'était réuni. Un instant on
s'occupa du théâtre, pour passer en revue leg artistes qui fixaient plus par-
Iicuiièrenient a cette époque l'attention des habitans do Djon. L'instarit
d'aprés, on cause littérature et belles-lettres ; chose fort concevable dans
une yule qui n'a jatndis Sn oubiier qu'eile posséla et qu'elle posède méme
encore une académie. Do la critique dramatique et littCraire it n'y avait
a
plus qu'un pas faire pour s'éIver juqu'à to discussion ds plus hati-
tes questions artistiques
, et le jeune Auguste Laclanche fit ce pas, en
se hasardant a souteiiir pie le talent que faisait supposer la conception d'une
bonne comedic lul semblait supérieur au talent qu'exigeait la composition
d'une belle tragédie.
Mon ami to capitaine Rrtiloup, qui jusque.ià était resté Ctranger ala con-
tie put resister au
versation en faisant avon moi un modesto coup d'écartC ,
désir de prendre parti pour La tragédie, en entendant le disert j urisconsulte
soutenir to prééminence do to comCde sur tons leg autres genres de produc-
tions dramatiques.
.— Parbien ! S'dcria noire officier, j a serais bien curieux de sa voir comment
on réussirait it me prouver, a moi quo Corneille avec ses vieux Rornains
, ,
est au-desousde 1%Iolièreavecses imbCcilesde bourgeois et ses fats do petits
marquis.
- Ati-dessous de MoliCre, non, répondit avec urbanite Le defenseur olli-
cieux de la prCéminenee du comique, et je suis bien loin do vouloir établir
un parailèie etaire ces deux grands genies, en immolant la gloire impCrissa-
ble de l'un a celle non moms éciatante de l'autre. Mais cc qu'iI faut avant
tout admeitre , c'est la distinction des genres et les diffienités que chacun de
ces hoinmes immortels a cu a surmonter pour atteindre le but le plus utile
a la société et a so gloire personnelle.
- Moliere West qu'un vieux farceur! s êcria brusquetnent le capitaine en
oubliant de retourner la onzieme carte du jeu qu'iI venait de meter avee
precipitation.
Oui mais no farceur sublime répliqua Auguste
- , , , quand ii cesse d'être
Ic moraliste le plus profond et le plus vrai.
Le plus profond, le plus sublime ! c'est encore une question
— , ou plutôt
de grands mots qui no prouveni 'ion. J4ais pariez-WQL de Corneille , voiI.

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