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Jeuitktøn.

Jeuitktøn.

LES IEUX bICT1O1NA1UES.
M. de Toureil , président de l'Acaddmie Française, parfait do Paris pour
Fontainebleau par une belle matinée du mois de septembre do l'an de grace
4694.
II allait prsenter an grand roi los lettres B et S du grand dic-
tiOflflaire de l'Acadtmje lettres auxquelles la docteassembiCe venait de met-
,
tre la dernière main. Tons los ans, a pareille dpoque, elle offrait respec-
tueusement a
Louis XIV le tribut de sos travaux,
At - do Toureil avait déjà pris place dans son carrosse et los chevaux a!-
,
laient dbranler la lourde machine lorsque Ic concierge fit signe an cocher
,
41'arrêter. Au mme instant, iine dame d'un certain Age vétue de rioir et la
tête ,
enveloppee do longues coifl'es blanches qui lui cachaient Presque entière-
bent la figure entra dans lit cour ; elle Ctait suivie d'unc grosse servante qui
Portajt un paquet. ,
A
peiiie l'académicjen l'eut-il aper çue , qu'il se fit ouvrir la portière des-
cendit
, et faisant un profond salut:
- Jo prdsente mes respects, dit It
- il madame Racine ; comment se porte
ilotre Sophocle? ,
Aujourd'hnj comine hier, mon cher monsieur; it garde toujoursIe lit.
Ali!
quoiqu'iln'y ait pas loin do In rue des Marais-Saint-Germain a Ia rue
Mazarine, je suis tout cssouflée of cette pauvre Manon aussi. Mais je craignaiS
de vous trouver déjà parti.
.-
. Et quel heureux hasard me procure l'honneur d'une visite si chére?
Racine', qui a appris par M. Charpentier quo vOUS partiei pour Fon-
tainebleau cc matin,
vous ,rie do remettre a notre fits Jean - Baptiste d'abord
cot habit do gala , quo
flous venons de faire faire pour lui, PUiS ces dix Innis
4'or of cette lettre. Le pauvi-e
garcon doit We un pen court d'argent, de
beaux vêtemens of deconseils
, depuis son retour de Hollande, et nousn'a-
vons pas eu settlement Ia salisfaction de Ic voir passer a Paris. II a Rd oblig
l'aller tout droit de la frontière a la courpour y prendre son service.
Soyez Convaincu ,
av oc 1111 plaisir bien vif. madame, quo je m'acquitterai de cette commission
-
Je serais ddsolde, monsieur do Toureil de vous arréter davantage.
L'académicien bajsa galammeiit la main do la femme de son confrere
remonta
en carrosse.
.

a
Bites bien Jean-Baptiste, lui cria encore Mme Racine an moment oh
-
la voiture partait, dites-lui bien de mdnager son habit et son argent.
M. de Toureil est sur la route de Fontainebleau. 11 ouvre une lettro qui lui
a 06 remise an moment du depart, et lit cc qui suit
Parts, ce 15 septombre.
'
Mon cher confrere,
),
a Les craintes quo nous exprimions bier, dans la rCunion on l'Acaddmie
it
yous a remis ss pouvoirs, n'étaient point chimériques. On so prepare pré-
senter an roi Ic dictionnaire do Furetières, imprimé a Amsterdam. M. de Ca-
a
voie, qUi, comme vous le savcz, est du parti de l'Acadtmie, m'dcrit l'ins-
tant qu'on en parfait hier chez Al. do Pomponne, et que cc dernier attendait
Un exemplaire qui devait arriver do Ilotlande. Ii est vraiment triste quo
MM. do Pomponne, do Croissy, et tons ces messieurs des ambassades du roi
a l'étranger, se prennent ainsi do belle passion pour ce qui se fait au.dehors.
Une chose m'tonne, c'cst quo, malgré la surveillance que los ministres nous
ont promise , fin exemplaire ait Pu passer la frontière. It aura Wapporté
dans Ie3 bagages de quelqu'unde la légation do France it Amsterdam , et, a
cc sujet, une idée m'est venue : Racine to fits a dti arriver cc matun memo do
Hollande oil it dtait secrétaire de Al. de Bonrepeau notre ambassadeur.
, ,
Ne serait-il point porteur do l'exemplaire attendu ? Cc West la qu'une suppo-
sition; mais enfin puisque vous devez demeurer dans la maison de notre
,
ami M. Boileau-Desprdaux, maison qu'habite aussi to jeune homme, surveil-
lez-le de près ; et Si VOUS mettez Ia main stir l'infame volume, point do grace,
point do merci. Vous comprenez quelle honte cc serait pour nous tons si cc
Furetières parvenait a faire presenter son dictionnaire entiCrement ter-
,
mine, on concurrence avec Ic nôtro qui ne l'cst pas. II faut a tout prix
,
empècher cette indignité. Nous remotions nos intérêts coinmuns entre vos
mains.
Votre dévoué confrere,
L'abbé TALLEMANT.
p
Peste ! s'écria M. de l'oureil, je serai sur mes gardes. II ferait beau
-
voir qU'ufle pareille algarade arrivât dans l'année do ma présidence! Quo
de brocards ! Cc serait a ne pas s'en relever. Mais no nouS échauffons pas, of
mett011s-flous on mesure d'agir suivant tes circonstances.
It était facile do s'apercevoir quo l'acadCmicien ne prenait cc ton d'assu-
ranCe que pour se donner du courage ; on réatité , ii était rempli do crauntc.
Il froissait son jabot , chifTonnait ses manchettes de dentelles , tourmentait le
a
pOmmeaU de sa canne et prenait tout moment irne nouvelle position.
,
a
Entin , comme la voiture approchait do la residence royale , it so décida
a
soner aux viugt-huit complimens qu'il avail faire on présentaut to die-

tionnaire de l'Académie. II fallait aller tour-a-tour chez to roi, ehez Mon-
seigneur, cirez los princes du sang , cbez les ministres. Vingt-huut compli-
mens sur lo même sujet ! It n'dtaitpas facile do so firer avec honneur d'une'
pareille besogne. Comment varier les formulos nuancer les flatteries re-
, ,
tourner les phrases? L'académicien perdait la tête an milieu do cc pdnible
travail, et comme it dtait, en outre, fatiguC du voyage, it s'endormit.
Abandonnons un instant M. de Toureil, et, Ic devancant , transportons-.
a
lions Fontainebleau.
Nous Sommes devant cette petite maison quo Boileau pi-êtait do bonne
grAce a ses amis, depuis que la surdité dont it était ailligé l'empéchait de
vivre it Ia cour et do la suivre dans ses diverses residences.
Cot
homme qui est debout sur to seuul do hi Porte of qui a los yeux inces-
samment tournCs versia grande place, par oh dCbouchent les voitures arri-
vant do Paris, c'est Leonard
Ic valet de confiance do M. do Toureil. It
W ,
envoyé d'avance par son maître pour preparer los logeniens.
Leonard est
on personnage três-curieux ii Ctudier. Son costume tient a - la-
fois du laquais of du poke rape. Sa livrée est de couleur sombre sa per-.
,
ruque maigre et modeste ; un rouleau do papier sort do sa pocho, et des ta-
chcs d'encre so font rcmarquer an bout do sos doigts.
Leonard poiivre paysan normand , est entré fort jcune an service de Al. de,
,
Toureil, chez lequel it est depuis phis do vingt-cinq ans. Auprès d'unacadC-
micien it no tarda pas a prendre Ic gofit des belles - lettres ; it avait du reste
,
qnelques dispositions. M. do Tout-cit tui apprit a lire et a écrire puss lui ou-
,
vrit sa bibtiolhèque. Leonard s'attacha surtout et d'une mamere furiense
aux otivrages qui traitaient do l'étude do la langue ; M. de Vaugelas était
son vade mecum. A peune avait - il balayC los appartemens battu Ics habits
,
a
servi table , qu'il so mettait a conjuguer des verbes on cherchait a s'iul
quer la règle des participes. Jamas on no le trouvait en defaut sur l'imparfait
It subjonctif. Quand it y avait reunion d'acadërniciens chez son maitre it
,
no manquait pas de prCtextor quelque occupation pour rester dans to cabinet
les sCances du dictionnaire l'jntCressajent sartout a un supreme degré.
Leonard avait pour son maitre hi reconnaissance la plus vive; n'était-ee
pas, on eflet, M. do Toureil qui lui avait ouvert les yeux of l'esprit, qui l'a-
It
vait initié une vie toute nouvelle qui lui avait appris la difference qu'iI
,
y a entre un substautif et nfl adjectif? Sa reconnaissance n'Ctait egalCo quo
a
par son admiration. M. de Toureil Ctait ses yeux le reprCsentant de la grain-
maire sur la terre.
Du reste le serviteur s'était tout-à-fait modelC stir Ia ressen -iblance dii.
maitre; a son exemple, it Ctait laborieuxcomme un bCnédictin ot maigt
comme no l'avait jamais etC Un memo do Citcaux

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